jeudi 11 novembre 2021

Une chronique de Marie Séraphine - Novembre violoncelle...

L’ocre fauve de la flamme chancelante monte et réchauffe le plafond bas et gris au dehors. Les cuivres patinés brillent doucement à cette lumière incertaine. Il fait bon se pelotonner dans la lumière douce et se laisser aller à rêver.

Voilà que sonnent cinq heures. Les mots de Marie Séraphine s’enchainent sur le carnet. Son stylo court sur le papier. Le ciel obscurément blanc, opaque, supprime provisoirement la ville.
Au creux de ce cocon ouaté, apaisée, elle remonte le fil de sa vie. La petite fille aux couettes a fait son chemin, riche, chaotique, changeant et incertain. Ses pas l’ont menée au gré du hasard, et le hasard fait parfois bien les choses, sourit-elle.
Sa curiosité du monde et des autres est intacte, sa soif de lectures et de partage tout autant. Demain, elle retrouvera cette vie-là.
Mais à cet instant, elle savoure pleinement cette pause, cet intermède de douceur et de liberté. Elle est chez elle dans sa maison des nuages, à sa place, celle qu’elle s’est choisie, enfin !
Noisette à ses pieds suit son travail, soutien discret. Cette fin d’après-midi appelle un rooibos vanille.

vendredi 5 novembre 2021

Ancrage

 L’œil d’abord glisserait sur la moquette grise d’un long corridor, haut et étroit. Les murs seraient des placards de bois clair dont les ferrures de cuivre luiraient d’une chaude patine.

Alors, avancer, en direction du puits de lumière ocre, jaune et changeant. A l’entrée de la pièce principale, s’arrêter et prendre le temps d’une inspiration profonde, les joues colorées de rose, aux premières lueurs de l’aube flamboyante.
Traverser tranquillement la pièce, d’un pas léger. Ouvrir la porte fenêtre en grand, laisser entrer l’air très frais, laisser le regard glisser sur l’automne mauve aux parfums de mousse. Prêter l’oreille et deviner le chant de l’eau sauvage et libre.
Avancer encore et sortir. Respirer le paysage à plein poumons, yeux grand-ouverts. Se fondre dans cet univers immense, jusqu’à n’être plus que sensation, l’espace d’une heure ou d’un instant.
Se laisser revenir à soi sereinement, rentrer.
La journée pourrait alors commencer !

samedi 16 octobre 2021

....

 


M -

Migrations…

Le violoncelle me prend et m’emmène. Je me laisse bercer, emporter. Me reviennent ces années d’étudiante. Je me revois dans ma modeste chambre qui m’était un royaume. J’y passais mes week-ends, et une bonne partie de mes vacances aussi.
C’étaient mes premiers pas d’adulte autonome, avec 3 francs six sous en poche. C’étaient les poulets à 12 francs, cuisinés à la congolaise, avec application, cuits pendant des heures et mangés à 3 heures de l’après-midi ! Dans ces grandes occasions, nous refaisions l’aménagement des chambres, le mobilier passant aisément de l’une à l’autre, pour fabriquer une grande tablée.
Nous étions souvent les seuls résidents de l’étage, les autres étudiants rentrés pour le weekend.
Une autre bande, toujours estudiantine, un peu plus tard. Les crêpes du dimanche soir cuites sur la plaque électrique clandestine, avec le pot de mauvaises confitures d’abricots, dévorées assises par terre, dans la chambre de l’une d’entre nous !
La vie était douce et allait de soi, pas d’inquiétude particulière sur l’avenir. Pas de blues du dimanche soir non plus. J’entendais les autres étudiants « migrants » hebdomadaires, rentrer, au rythme des arrivées de train. Je les croisais parfois, dans les couloirs, plus ou moins pâles et défaits. Ils avaient l’air de revenir au bagne, je ne les comprenais pas, j’étais « chez moi ».
Cette sensation ne m’a d’ailleurs jamais quittée. J’ai toujours été « chez moi », partout où j’ai habité, et le suis encore aujourd’hui, plus que jamais auparavant, sans doute !
Par les hasards de la vie, je suis à mon tour devenue « migrante plus ou moins hebdomadaire », mais je savoure avec un égal bonheur les départs et les retours. Je suis chez moi, là-bas, je suis chez moi, ici.

Soir ...

Le ruban d'asphalte s'étire nonchalamment sur le chemin du retour. Le soleil énorme et rond étincelle et pique les yeux, semblant redoubler de force, comme pour éviter l'échéance inéluctable de la fin de journée.

Il est l'heure de rentrer, l'heure de revenir, l'heure de fermer provisoirement la parenthèse, en douceur et sans mélancolie.
Demain, demain, demain les heures comptées et rythmées, les tâches à accomplir, les imprévus, les urgences, les activités, le monde foisonnant, parfois surprenant, passionnant tout autant que fatigant, souvent.
Mais là, pour un moment encore, alors que les kilomètres filent, savourer ce parcours, comme un sas, une transition, laisser infuser les sensations.

mercredi 6 octobre 2021

J'écris !


C’est souvent à la lueur diffuse et ambigüe des réverbères de la ville endormie, aux premières petites heures du jour nouveau encore à venir que je m’installe à mon grand bureau pour écrire, le dos bien calé dans mon fauteuil.
Je ne sais plus écrire à la main, mes ratures et autres lettres malformées me dérangent. Quand je serai grande, je ferai de la calligraphie pour y remédier !
Le clavier de mon ordinateur me satisfait d’avantage, ou plutôt me perturbe moins.
Je perçois le silence qui m’entoure et m’enveloppe malgré mon casque sur les oreilles. Je pars pour un voyage en liberté au son d’une playlist de musique classique, suffisamment fournie pour que je puisse me laisser surprendre, et assez connue pour y retrouver mes morceaux « Madeleine de Proust ».
Je laisse venir les mots et les sensations, les phrases se posent et s’organisent, « je » ne suis plus, « je » disparais, le texte est là, comme une entité indépendante. J’écris, j’écris, sans connaitre nécessairement la suite, sans avoir l’impression de décider de quoi que ce soit finalement. Mes doigts vont tous seuls sur le clavier.
Puis le texte est là, terminé.
Après la dernière relecture, je lève les yeux de mon écran, c’est le point du jour. La ville se met en mouvements.
J’écris pour m’amuser, j’écris pour dire, j’écris pour faire le tri, j’écris pour m’oublier, j’écris pour devenir, j’écris.

Brumes....

La ville semble se recroqueviller sous les bourrasques. Le vent froid charrie des grains de sable qui viennent s’amasser au coin des rues. S’y mêlent des gouttes d’eau salée.
Les volets sont clos, aucune trace d’une quelconque activité humaine ! Personne !
Pourtant, émergeant peu à peu, deux silhouettes s’avancent d’un pas déterminé, presque avec enthousiasme ! Dans cet univers jaunâtre, à la lueur diffuse et ambigüe des réverbères, elles se rapprochent d’un pas si léger qu’elles semblent danser.
Les boucles d’oreilles de ces jeunes sirènes parviennent à capter des éclats de lumière, et envoient des signaux d’un parallélisme et une régularité déconcertants….
Et c’est lorsque mon oreiller glisse au sol que je me réveille, mon livre ouvert encore à la main. Je sourie et m’interroge sur cette étrange fantaisie ! Mon regard s’arrête soudain sur ma table de nuit. Je me fige :
Deux boucles d’oreilles inconnues, exactement symétriques, en forme de sirènes, brillent par intermittence….

dimanche 19 septembre 2021

Les mots d'Emile : la clé

Noisette sur ses talons, Emile traverse la cour en direction de son atelier. Le temps gris et cotonneux prête à l’introspection tranquille. Les fruits du savonnier forment une guirlande mordorée.
Noisette est sa seule compagnie aujourd’hui. Julie a repris l’école et doit être occupée à décorer ses nouveaux cahiers tous neufs. Marie Séraphine termine la relecture de son manuscrit sur le point de partir chez l’éditeur. Il savoure ce temps de pause.
Il pousse la porte de son antre chaleureux. C’est tout à la fois son atelier, son refuge, sa bulle et son bureau, son lieu. Les parfums de copeaux de bois lui mettent le sourire aux lèvres. Il décroche la clé accrochée au clou. Cette clé n’a rien d’extraordinaire. Elle n’est ni grande ni belle, juste patinée par les années. Depuis qu’il l’a accrochée là, personne ne semble y avoir prêté la moindre attention, ni questionné son usage.
Au fond, de la pièce, il s’assoit sur son tabouret, devant la table en noyer foncé. Il passe la paume de sa main sur le plateau usé. Il insère la clé dans la serrure du tiroir, sans la tourner pourtant, ce dernier n’étant plus jamais verrouillé ! Mais Emile, sans en connaitre la raison, ne se sent autorisé à ouvrir le tiroir que lorsque la clé est à sa place, comme un sésame.
Le tiroir coulisse maintenant sans peine, depuis qu’il l’a restauré. La table était en piteux état lorsqu’il l’a installée là. Avec beaucoup de délicatesse, il s’est attaché à lui rendre sa dignité perdue. C’est une vieille dame, modeste, qui n'a sans doute jamais été prestigieuse, mais qui a traversé les époques. Il ne l’a jamais connu glorieuse ni neuve ! Elle était déjà vieille lorsqu’elle portait le sapin de Noël de son enfance.
Le trésor contenu dans ce tiroir n’est riche que de souvenirs et d’émotions, et passerait juste pour du bric-à-brac  oublié là, aux yeux d’un non-initié. Il écarte tranquillement les menus petits objets. Il sait exactement ce qu’il est venu chercher et le trouve avant même de le voir. Elle est là, posée bien au fond, dans le sac en tissu, protégée dans son carton jauni.
Emile pose l’étui sur la table et l’ouvre. Il connait bien cette photo en noir et blanc. Ce n’est pas une photo des studios Harcourt mais il en émane tout autant de solennité et de sérieux. Même si la mariée n’est pas en robe blanche ; elle porte une veste de tailleur gris ; le voile blanc et le bouquet sont éloquents. Le marié porte un costume sombre et la cravate. Il regarde droit devant lui avec un petit sourire, elle sourit aussi, mais son regard semble attiré sur le côté.
Comment et quand se sont-ils rencontrés ? A quoi pouvaient-ils bien penser en ce moment précis ? Cette histoire‑là leur appartient. La vie n’était probablement pas facile pour des jeunes gens, dans ces décennies d’après-guerre. Leurs dures années d’enfance les avaient-elles préparés aux multiples difficultés qu’ils allaient rencontrer par la suite ?
Emile songe qu’il aurait bien aimé rencontrer ces deux-là au moment de la photo. Sa curiosité aurait alors été insatiable ! Alors qu’il range avec soin le sac de tissu, bien à sa place, ses doigts touchent un objet qu’il ne reconnait pas. Là, au milieu de tous ses petits souvenirs personnels, ses bouts de ceci ou de cela, glanés çà et là, qui ne parlent qu’à lui, il trouve un joli caillou blanc.
Il ne reconnait pas le caillou mais comprend vite d’où il vient et qui l’a déposé là ! Il ressemble comme deux gouttes d’eau à ceux qui roulent sous les semelles dans les chemins de vigne les jours de vendange ! Dans quelques années, une jeune demoiselle devenue jeune femme viendra peut-être elle aussi insérer la clé dans la serrure du tiroir toujours ouvert…

lundi 30 août 2021

Un vendredi soir

Ici, c'est un vendredi soir ordinaire, début de week-end avec la rentrée en ligne de mire.
Il fait frais en cette fin août.
Là-bas... c'est l'apocalypse, la terreur et la folie qui sont de retour !
Ici, on a trouvé très dur de moins sortir pendant un temps.
Là-bas, ce sont les femmes qu'on cloître à nouveau pour un temps ..... indéterminé !
C'est aussi la chasse à l'homme qui commence !
Ici, la situation des uns et des autres n'est certainement pas toujours enviable ! Ici, la misère existe aussi.
Là-bas, c'est tous les jours qu'on risque sa vie,
Là-bas, c'est l'arbitraire, l'horreur... et l'abandon aussi !
Il fait chaud, dans les rues de Kaboul.
L'homme est -trop souvent- un fou dangereux, qui n'apprend rien !
Pas de leçon ni de morale de quelque ordre que ce soit,
Mais un épouvantable sentiment d'impuissance et de consternation….

Juste un vendredi soir ordinaire ... !


jeudi 26 août 2021

Baguenaudage et autres billevesées

Le vélo nonchalant, il fait bon flâner le long des chemins. Pourquoi se hâter, la vie est bien trop courte ! Cueillir les parfums, regarder et observer ! Se saisir de ce moment fugitif qui sera bientôt enfui.

La radio décline quelques chansons réalistes. Alors que les larmes de pluie glissent sur les carreaux, à l'été finissant, Marie Séraphine laisse divaguer ses pensées…
Plutôt que d’emprunter les autoroutes, se perdre avec bonheur sur quelques départementale 12 ! Errer soigneusement au hasard des rencontres, s’attarder avec application sur ces petits évènements minuscules, tout aussi inutiles que totalement indispensables !
A propos de parfums…. Marie Séraphine fronce le nez… les effluves qui lui parviennent la précipitent dans la cuisine…. Il est plus que temps de sortir le crumble du four ! Rêverie et gastronomie ne font pas bon ménage !
Ce soir sera doux. Emile et la petite Julie viennent diner. La porte entrouverte sur le vol en rase mottes des hirondelles, à la lumière douce de la petite lampe, on discutera des grandes choses de la vie… et du rôle majeur de la cardamome dans les muffins !

dimanche 15 août 2021

À la Pointe de la Demoiselle


Les rochers effilés sifflent tranquillement au vent mutin. La lande est couverte de son duvet mauve et jaune. Au coucher du soleil majestueux, dans le ciel pur, les mouettes planent et valsent toujours. Les vagues caressent paisiblement le granit rose et gris. Dans ce monde minéral, la vie se dissimule partout. 

Le flot de promeneurs se fait plus discret au fil des jours, pour finir par se tarir presque tout à fait. La mer jolie reprend ses droits petit à petit, les vagues mugissent, le vent enfle et prend de la vigueur. Les écharpes de brume semblent prendre plaisir à s’attarder aux matins tardifs.

Les courlis cendrés prennent leurs quartiers d’hiver et se fondent dans le décor. Les eaux tourbillonnent maintenant au gré des grandes marées. Les hommes se réfugient derrière les murs épais des maisons basses.

La gentille balade guillerette cède la place à une polyphonie puissante et sauvage, les nuées épaisses prennent la couleur du plomb. Bientôt, il fera bon assister au spectacle de la nature en furie, bien au chaud derrière les fenêtres closes, et songer peut-être à ceux-là qui ne rentraient pas toujours de leurs saisons de grande pêche, au début de l’automne.

Les rochers chantent plus fort, l’air fraîchit. C’est septembre à la Pointe de la Demoiselle.

jeudi 29 juillet 2021

dimanche 25 juillet 2021

s -

Sérénité

 C’est au son de l’Ave Maria de Gounod que me reviennent ces images d’autrefois.

Les petits bonheurs volés de ces jours très exceptionnels où je n’avais pas pu aller à l’école du fait d’une quelconque maladie infantile. Du fond de mon petit lit bleu aux bords hauts, j’écoutais dans la pièce voisine la radio. Je partais à rêver, Ménie Grégoire dispensait des conseils dont je ne comprenais mot.

Le goût de ces après-midis à deux dans la maison calme à des parfums de propre, ceux de la serpillère passée pendant un moment de répit. Le bruit un peu étouffé du repassage, aussi. Ma mère s’activait sans relâche. Pour elle, les journées et les nuits ne comptaient pas assez d’heures !

Je ne me souviens plus des symptômes qui devaient pourtant être suffisamment éloquents pour justifier d’une absence scolaire ! On ne plaisantait pas avec ces choses-là ! Je ne garde que la sensation de cette paix totale qui m’habitait alors.

J’écoute toujours la radio, souvent en repassant, et parfois, un sourire me vient aux lèvres...

mercredi 21 juillet 2021

Un coup d’éponge

 

Alors voilà, c’est maintenant. Ouvrir la porte et entrer pour la dernière fois. Comme une dernière caresse, venir effacer les traces de son passage. Cela s’appelle aussi faire le ménage ! Mais il s’agit bien plutôt ici de restituer une page vierge sur laquelle d’autres viendront poser leur marque.

Le balcon ! Le balcon avec vue et en prise directe avec le chant des oiseaux, dans les deux sapins voisins. Le bonheur des petits matins calmes, au son des cloches ! S’asseoir par terre et frotter avec délicatesse chaque montant de la rambarde.
A l’intérieur, les vitres d’abord. Les rideaux sont depuis quelques semaines décrochés et partis pour leur nouvelle destination. Les fenêtres sont des yeux ouverts sur la vie du quartier et souvent la première vitrine du lieu !
Vérifier sur les murs si aucune trace ne subsiste, laver les plinthes. Rendre au lieu son blanc original, apaisant et serein. Tant de rêveries et d’évasions se sont déroulées entre ces murs ! Il faudrait écrire un essai sur l’écoute du violoncelle entre des murs blancs !
Faire briller tout ce qui peut, nettoyer, astiquer.
Passer ensuite l’aspirateur, faire disparaitre les moutons refugiés dans les recoins. Assainir et ôter toute poussière.
Enfin, laver le sol. Comme sur l’ardoise de la petite école, un coup d’éponge pour recommencer ! Laver le sol à reculons, fermer les fenêtres et les volets de chaque pièce terminée. Se retirer, pas à pas.
Le parquet étincelle, tout va bien, il est temps de refermer la porte et de tourner la clé.
Une autre histoire viendra bientôt s’inscrire ici.

p....

Périples. 

37 ! 
37, c'est un joli nombre ! Ça en impose, ce n'est pas anodin, ça se remarque ! 
Il aura donc fallu 37 ans pour arriver au 12 ! 
A 18 ans l'envol, le premier pas hors du nid. 
S'en suivirent 37 années d'itinéraires, de métiers différents, de rencontres multiples et diverses. 37 ans de voyages, à l'est d'abord, du sud au nord de la région, puis du département, de l'Europe aussi. 
37 ans comme un viatique nécessaire. Pour d'autres, il suffit de 12 mois d'une année sabbatique !
37 ans d'identités plurielles, tout en restant la même. 
37 ans de fortunes diverses, apparemment aléatoires. Autant de cheminements, de récoltes d'expériences, de cueillettes d'émotions, de construction. 37 ans, ça passe si vite pourtant, c'est long et c'est si court ! 
37 ans pour se trouver, se retrouver, puis sereinement, se poser. 
Depuis un peu plus de 7 jours maintenant, c'est au numéro 316 du 12 que je pose l'encre, et que je continue le chemin !

Elegansis arbricus – L’arbre de passage

Le ciel est violet de colère. Le parc se vide peu à peu, plus rapidement qu'à l'ordinaire. Les pas se font plus pressés, bien que certains prennent encore le temps de discuter : 
- J’aime bien passer par là.
- Moi, j’aime mieux passer par ici.
Passer !
J’en ai vu passer ! Des familles joyeuses, des enfants boudeurs, des marcheurs énergiques. Des cours de yoga, des ateliers de peinture, de dessin, d’écriture aussi.
Je suis celui devant lequel on passe. On ne s’arrête pas, je suis juste là, au bord du petit chemin. Je suis là et j’invite à aller plus loin. C’est dans la clairière, sous les frondaisons centenaires que vont s’isoler les amoureux.
Moi, j’ai mes passants réguliers : le jeune homme de la fin de matinée, par exemple. Lui, il ne vient pas tous les jours, mais une ou deux fois par semaine. Toujours vers la même heure. Il vient s’asseoir et rêver dans une flaque de soleil. Il a toujours un livre à la main, mais il rêve tant que c’est peut être toujours le même.
Il y a aussi le couple de bavards. Ou plutôt, le bavard et celle qui l’écoute. Lui parle, parle, parle encore, elle semble l’écouter, dit « oui », « ah, tu crois », quand il le faut. Mais je vois bien que son regard flotte sur l’eau, s’égare dans les roseaux. Eux, c’est plutôt en fin d’après-midi qu’ils arrivent, chaque fois du même côté et font leur tour, toujours dans le même sens.
Les deux petites viennent souvent aussi. Les deux petites ! Ça fait bien longtemps qu’elles fréquentent le parc. Les premières fois, elles étaient toutes jeunettes. Elles ont bien grandi depuis, mais pour moi, elles restent « les deux petites ». Je ne sais pas ce qu’elles se racontent, elles parlent trop doucement pour que je les entende. Parfois, leurs mains s’effleurent et la tendresse s’installe.
C’est ainsi que se déroulent les journées, rythmées par les visiteurs habituels et les visites impromptues. Un groupe de jeunes, agités et braillards qui finissent par se calmer, pris par la sérénité du lieu. Les mamans, venues montrer les canards aux petits.
Je me prends à rêver. Et si mes passants qui passent se croisaient un jour par inadvertance. Les deux petites et le couple de bavards par exemple. Qu’adviendrait-il ? Se rencontreraient-ils, se verraient-ils ? Ou bien chacun, chacune resterait-il ou elle ancré dans son histoire ?
On passe aussi devant moi pour sortir, après avoir fait le tour. Certains visiteurs, la plupart, je crois, font le tour du parc par le sentier qui s’enfonce sous la voute d’un vert sombre. Est-ce une règle ? "Si on peut faire le tour, merci de le faire !" Quelques autres viennent juste s’asseoir dans leur coin, sur leur banc.
Et moi, je suis là. Je ne suis pas celui devant lequel on s’arrête, Je ne suis pas celui qu’on voit. Je suis juste celui qui est là, celui devant lequel on passe !