Le rideau de fer se lève en grinçant un peu, juste ce qu’il faut, tranquillement, automatisé depuis quelques années. Les pavés de la rue piétonne brillent après le passage de la laveuse. Quelques passants et passantes déjà qui vont leur chemin, en direction du marché.
Ces
jours-là ont un petit air de fête, les cabas du retour laissent parfois
échapper quelques pétales, des parfums d’épices ou l’arôme appétissant d’un
poulet rôti !
Mais
l’heure n’est pas à la rêverie, la clochette de la porte retentit, suivi d’un
bonjour vif du livreur de colis.
Ah,
aujourd’hui, il n’y en a que trois pour vous, semble s’excuser le jeune. Allez,
je file et je repasse jeudi, il y en aura plus, j’en suis sûr ! A jeudi !
Bon, les
colis rangés dans la réserve, en attente de leurs clients, petite revue des
cintres. Les gilets de demi-saison vont passer à l’avant. Le printemps adoucit
le thermomètre ces jours-ci, les clientes se laisseront peut-être tenter.
La
clochette à nouveau.
Tiens,
une nouvelle tête.
Bonjour
madame, dans votre vitrine la semaine dernière, j’avais vu un coupe-vent
vraiment charmant. J’aimerai bien l’essayer, si c’est possible mais je ne le
vois plus…. Ah mais si le voilà, c’est bien celui-là, rouge avec sa capuche
rayée de blanc à l’intérieur.
Je peux
l’essayer, vous croyez ?
….
Qu’en
pensez-vous, cela me va, vraiment ?
…
Mais
rouge, vous croyez ? A mon âge ? Avec les cheveux gris, ça fait joli ? Un petit
chaperon rouge de plusieurs fois vingt ans ! Allez, soyons folles, je le prends
!
Ah
merci, vraiment, la cliente sort, un grand sourire dans les yeux !
Voici
quelqu’un qui ne sera pas triste à la prochaine pluie !
Un peu
de rangement encore et la porte chante à nouveau. C’est le facteur qui
s’exclame, les bonnes nouvelles d’aujourd’hui ! Il tourne les talons, les
quelques plis déposées sur le comptoir ciré.
Et comme
un rituel bien chronométré, comme chaque semaine le mardi, arrive la voisine !
Bonjour,
bonjour, comment va-t-on ce matin ? Les nouvelles sont bonnes au moins ? Tant
mieux, tant mieux, c’est très bien ! Parce que vous savez, avec tous ces
évènements, on en perdrait le nord, non ? A vrai dire, on se demande comment le
monde tourne encore avec tout ce qui se passe…..
Le petit
train est lancé, il n’y a plus rien à faire d’autre qu’à hocher la tête d’un
air compatissant ! C’est parti pour … un bon moment !
La
bavarde ne se laisse pas distraire … et puis vous savez, mon chien, eh bien….
La
cliente suivante, une habituée, rentre faire un tour, regarder les nouveautés,
semble s’intéresser de près à une écharpe.
…. Ah
mais vous ne savez- pas, on ne vous a pas dit, il parait que…. J’en suis sûre,
je le tiens de la coiffeuse….
Au-dessus
du flot ininterrompu, les regards se croisent et la cliente s’approche, écharpe
en main. J’aime beaucoup celle-ci, parvient-elle à glisser, mettant une
respiration de l’impénitente à profit, et je voudrais savoir si vous auriez la
même pour homme, dans une couleur plus sombre, peut-être.
Ah, oui,
celle-ci, moutarde, c’est bien ! Les petits matins sur le quai de la gare sont
encore frais, il faut rester prudent !
La
cliente sort, son sac à la main.
Le
tintement de la clochette semble sortir la pipelette de sa transe !
Ah mais
dites, ça m’a fait du bien de discuter cinq minutes avec vous, nous sommes
toujours d’accord ! Mais là vraiment, vous ne m’en voudrez pas, il faut que je
continue, les bancs du marché vont fermer et je n’ai rien de prêt pour ce midi
!
Deux
heures après son arrivée, comme chaque mardi, elle sort enfin, au son des
cloches de la cathédrale qui sonne midi !
Il est
l’heure de tirer les rideaux pour une pause tranquille dans l’arrière-boutique
au son de la radio.