vendredi 17 avril 2026

La boutique

 

Le rideau de fer se lève en grinçant un peu, juste ce qu’il faut, tranquillement, automatisé depuis quelques années. Les pavés de la rue piétonne brillent après le passage de la laveuse. Quelques passants et passantes déjà qui vont leur chemin, en direction du marché.

Ces jours-là ont un petit air de fête, les cabas du retour laissent parfois échapper quelques pétales, des parfums d’épices ou l’arôme appétissant d’un poulet rôti !
Mais l’heure n’est pas à la rêverie, la clochette de la porte retentit, suivi d’un bonjour vif du livreur de colis.
Ah, aujourd’hui, il n’y en a que trois pour vous, semble s’excuser le jeune. Allez, je file et je repasse jeudi, il y en aura plus, j’en suis sûr ! A jeudi !
Bon, les colis rangés dans la réserve, en attente de leurs clients, petite revue des cintres. Les gilets de demi-saison vont passer à l’avant. Le printemps adoucit le thermomètre ces jours-ci, les clientes se laisseront peut-être tenter.
La clochette à nouveau.
Tiens, une nouvelle tête.
Bonjour madame, dans votre vitrine la semaine dernière, j’avais vu un coupe-vent vraiment charmant. J’aimerai bien l’essayer, si c’est possible mais je ne le vois plus…. Ah mais si le voilà, c’est bien celui-là, rouge avec sa capuche rayée de blanc à l’intérieur.
Je peux l’essayer, vous croyez ?
….
Qu’en pensez-vous, cela me va, vraiment ?
Mais rouge, vous croyez ? A mon âge ? Avec les cheveux gris, ça fait joli ? Un petit chaperon rouge de plusieurs fois vingt ans ! Allez, soyons folles, je le prends !
Ah merci, vraiment, la cliente sort, un grand sourire dans les yeux !
Voici quelqu’un qui ne sera pas triste à la prochaine pluie !

Un peu de rangement encore et la porte chante à nouveau. C’est le facteur qui s’exclame, les bonnes nouvelles d’aujourd’hui ! Il tourne les talons, les quelques plis déposées sur le comptoir ciré.
Et comme un rituel bien chronométré, comme chaque semaine le mardi, arrive la voisine !
Bonjour, bonjour, comment va-t-on ce matin ? Les nouvelles sont bonnes au moins ? Tant mieux, tant mieux, c’est très bien ! Parce que vous savez, avec tous ces évènements, on en perdrait le nord, non ? A vrai dire, on se demande comment le monde tourne encore avec tout ce qui se passe…..
Le petit train est lancé, il n’y a plus rien à faire d’autre qu’à hocher la tête d’un air compatissant ! C’est parti pour … un bon moment !
La bavarde ne se laisse pas distraire … et puis vous savez, mon chien, eh bien….
La cliente suivante, une habituée, rentre faire un tour, regarder les nouveautés, semble s’intéresser de près à une écharpe.
…. Ah mais vous ne savez- pas, on ne vous a pas dit, il parait que…. J’en suis sûre, je le tiens de la coiffeuse….
Au-dessus du flot ininterrompu, les regards se croisent et la cliente s’approche, écharpe en main. J’aime beaucoup celle-ci, parvient-elle à glisser, mettant une respiration de l’impénitente à profit, et je voudrais savoir si vous auriez la même pour homme, dans une couleur plus sombre, peut-être.
Ah, oui, celle-ci, moutarde, c’est bien ! Les petits matins sur le quai de la gare sont encore frais, il faut rester prudent !
La cliente sort, son sac à la main.
Le tintement de la clochette semble sortir la pipelette de sa transe !
Ah mais dites, ça m’a fait du bien de discuter cinq minutes avec vous, nous sommes toujours d’accord ! Mais là vraiment, vous ne m’en voudrez pas, il faut que je continue, les bancs du marché vont fermer et je n’ai rien de prêt pour ce midi !
Deux heures après son arrivée, comme chaque mardi, elle sort enfin, au son des cloches de la cathédrale qui sonne midi !
Il est l’heure de tirer les rideaux pour une pause tranquille dans l’arrière-boutique au son de la radio.